N°000 — Phi-Haï
Celui qui cherchait
Le Regard, San Francisco, 2026
Je n’ai jamais cherché à capturer des visages. Je cherche ce qui relie les gens entre eux, parce que moi-même, pendant longtemps, je n’ai pas su comment me relier aux autres.
Enfant, ma famille en France était bruyante de tensions et silencieuse d’affection. On criait plus qu’on ne se parlait ; on savait peu se dire les choses, encore moins nos peurs. J’ai grandi entouré, trois frères, un père, et pourtant seul, à garder pour moi ce que je ne savais pas déposer ailleurs.
En 2008, un stage international m’a envoyé deux mois en Californie. J’avais vingt-trois ans. Là-bas, je devais rencontrer pour la première fois ma famille maternelle. Mais j’ai aussi retrouvé ma grand-mère paternelle, celle qui avait été mon seul espace de sécurité quand j’étais enfant, avant qu’elle ne parte vivre là-bas et que je ne la revoie plus pendant quinze ans. J’avais toute la vie devant moi. Elle, sans que je le sache encore vraiment, avait déjà commencé à oublier la sienne, l’Alzheimer s’était installé.
Deux familles, deux histoires, réunies dans le même voyage. Il y a eu ma tante, la grande sœur de ma mère, qui en une semaine m’a aimé comme son fils, et qui depuis, à chaque fois que j’y retourne, m’accueille avec la même tendresse. Et il y a eu mon grand-père maternel, qui venait me chercher à cinq heures du matin, un thermos de café vietnamien glacé posé entre nous, avant d’aller donner ses cours de tennis. Je ne retiens presque rien du jeu qu’il m’a enseigné. Ce dont je me souviens, c’est de ces trajets silencieux, de ce temps qu’il prenait pour moi sans jamais avoir besoin de l’expliquer. C’est là, je crois, que j’ai compris ce qui m’avait manqué enfant : quelqu’un qui transmet, simplement en partageant un moment.
J’ai appris seul le reste. La photographie, la guitare, la lumière, à force de tutoriels, d’essais, de nuits à recommencer. Le cinéma m’a appris à regarder une scène ; les voyages, à regarder un visage inconnu sans crainte.
L’appareil photo est devenu un pont, un prétexte pour aller vers les gens que je n’aurais jamais osé approcher autrement. Mais il a aussi longtemps été un bouclier, un endroit où m’approcher du monde sans jamais vraiment m’y exposer. Je montrais ce que je voulais bien montrer, et je restais, moi, invisible derrière.
Je crois que je cherchais surtout une chose : être vu, être aimé. Et sans le savoir, j’ai fini par offrir aux autres ce que je désirais le plus, un espace où déposer leur intimité, sans peur d’être jugés.
Ma sensibilité m’a toujours animé. Je l’ai longtemps prise pour une faiblesse à cacher. Aujourd’hui j’apprends à la voir pour ce qu’elle est : ma force.
C’est peut-être pour ça que je passe ma vie à chercher, chez les autres, ce lien invisible qui tient une famille, une histoire. Je le cherche chez eux parce que j’ai mis longtemps à le trouver dans la mienne.
Aujourd’hui, j’apprends à poser le bouclier. Pas parce qu’il est devenu inutile, mais parce que je veux, enfin, me connecter pour de vrai.
Santa Ana, Septembre 2014
Santa Ana, Avril 2026